vendredi 7 octobre, 2022

Tours-Marrakech : des liens à graver dans le marbre

Via le milieu associatif, éducatif ou les élus, Tours et Marrakech travaillent ensemble depuis longtemps. Mais depuis peu, les contacts sont plus difficiles… Enquête et reportage entre la France et le Maroc.

Via ses élus à la mairie, Tours ne le cache pas : elle veut mettre un coup d’accélérateur à ses relations internationales. Après la Chine et Minneapolis au moment de la Foire de Tours, voilà qu’elle engage des démarches envers des villes avec qui elle n’est pas officiellement jumelée mais qui lui sont faciles d’accès grâce à l’avion : Porto au Portugal (avec notamment des échanges d’artistes) et Marrakech.

« Le Maroc est le prochain dossier important que je dois développer et surtout renforcer » explique Jérôme Tebaldi, adjoint en charge des relations internationales dans l’équipe de Serge Babary. « Il y a par exemple un projet à l’étude autour de la musique avec le conservatoire de Tours et un autre au Maroc, peut-être Marrakech. Sinon nous allons subventionner le Boxing Club des Fontaines pour un voyage où ils ont été boxer et visiter des écoles et nous poursuivons les liens entre le CHRU et l’hôpital de Marrakech avec un échange réciproque de médecins et d’infirmiers ». Il y a plusieurs années, l’ancien matériel de Bretonneau avait par ailleurs permis d’équiper les hôpitaux de Marrakech.

La politique en panne, l’humanitaire et les échanges en plein boom

Pour le reste, il faut attendre. Jérôme Tebaldi – qui doit prochainement voir le consul du Maroc d’Orléans – ne veut rien faire tant que les élections municipales de Marrakech n’ont pas eu lieu. Sauf qu’elles ont déjà été reportées à de multiples reprises. Dernièrement prévues au printemps, on parle désormais de septembre. Voir plus tard encore selon certaines rumeurs… « On désire commencer le travail avec l’équipe élue pour les années à venir » nous dit l’élu tourangeau. « Il faut prendre contact dès maintenant, l’actuelle maire a de grandes chances d’être réélue » rétorque Maha Elmadi, directrice de la Fondation Dar Bellarj à Marrakech. Si cette femme est pertinente pour donner son avis sur ce dossier, c’est parce qu’elle est au coeur des relations Tours-Marrakech depuis près de 8 ans; Oui, bien avant qu’il y ait une ligne aérienne directe entre nos deux villes. C’est très important de le noter.

Au coeur de la vieille ville de Marrakech, la Fondation Dar Bellarj est un lieu d’exposition à l’accès gratuit pour les Marocains comme pour les touristes (et recommandé par le Routard !). Le jour de notre visite, Maha Elmadi y terminait l’accrochage des photos d’Ali Chraibi, artiste marocain aux portraits particulièrement forts en émotion. En poste depuis 1998 et directrice depuis 2007, elle a pour objectif de « réconcilier le regard des habitants de la Médina avec l’art vivant » et compte beaucoup sur les échanges dont elle définit l’esprit par cette jolie phrase : « Il faut savoir quitter son bain. C’est avec la distance que l’on se rend compte de sa beauté. » Ainsi, par le voyage – des Français au Maroc et des Marocains en France – elle espère faire baisser l’immigration clandestine : « les médias montrent un paradis alors qu’en fait il y a des soucis partout.

Danse, théâtre et fours solaires pour l’Atlas

Partant du principe que « la culture rend heureux et que c’est une erreur de la supprimer à cause de la crise » Maha Elmadi a pu initier de premiers liens entre Tours et Marrakech. Notamment via le danseur Taoufiq Izeddiou, un ancien du CCNT qui avait monté des ateliers avec des jeunes des Fontaines et est venu ensuite au Maroc, à la Fondation Dar Bellarj. Il y a eu alors cet échange de lettres entre les jeunes de la Fondation et les élèves de l’école Giraudeau et 12 Marocains ont pu faire un premier séjour en Touraine.

C’est là qu’il y a eu les premiers liens politiques : « j’ai fait bonne impression auprès de Jean Germain qui est venu dès 2008 pour soutenir le projet des carrés de la dignité » raconte Maha Elmadi. Il s’agit d’une action visant à aider les populations de l’Atlas en les incitant à produire bio mais aussi en développant une irrigation au goutte à goutte. Une dizaine de puits ont également été creusés, parfois jusqu’à 200m de profondeur. Pendant son dernier mandat, Jean Germain subventionnait ce plan à hauteur de 20 000€ par an, grâce à une loi française autorisant les villes à utiliser 5% de leur budget « Eau » pour des soutiens humanitaires. Avec le changement d’équipe à la mairie, tout s’est arrêté net.

Ce qui n’a également pas été renouvelé depuis 2014, et qui fonctionnait pourtant très bien depuis 4 ans, c’est l’invitation d’artisans marocains atteints de la cataracte sur le marché de Noël de Tours. Un autre projet dont Maha Elmadi est très fière. Au Maroc, l’opération de la cataracte coûte 1 000€. Un médecin de Casablanca accepte régulièrement de la pratiquer pour 300€, soit seulement le prix des implants pour les yeux. Mais c’est encore trop cher pour des artisans qui ne peuvent plus travailler à cause de cette maladie. Voilà donc à quoi servait l’argent récolté pendant les fêtes : payer des opérations. Mais ce n’est pas parce qu’une partie du projet a pris l’eau que celui-ci s’arrête. Bien au contraire : 60 personnes vont être opérées dans les prochains jours et 14 danseurs tourangeaux du groupe Rigol’Dance seront du coup sur place car depuis des années ils s’investissent aussi dans des projets de la Fondation Dar Bellarj.

Un Tourangeau metteur en scène à Marrakech

Prenons l’exemple de Sylvain : ce Tourangeau (de Genillé) retraité est en train de monter une pièce de théâtre avec 14 enfants de 7 à 17 ans autour de la chanson La Corrida de Francis Cabrel. Une pièce de 45 minutes dont il est en train de construire le décor. Présent à Marrakech lors de notre venue, il y vient pratiquement tous les mois depuis le décès de sa femme il y a deux ans (tous deux du groupe Rigol’Danse, c’est comme ça qu’ils ont tissé le lien). Il raconte avec passion l’histoire de son spectacle : une scène de rue avec bagarre mais humanité. Présenté en octobre à Marrakech, peut-être que le spectacle sera un jour programmé à Tours ?

En avril dernier ce fut le cas d’une autre pièce jouée aux Fontaines par des jeunes Marocains que nous avions rencontrés. Un échange rendu possible avec le soutien d’un prof du lycée Vaucanson : Emmanuel Thibault qui se mobilise depuis des années pour installer des fours solaires à 60km de Marrakech avec ses élèves (et ça leur a valu une récompense aux Etats-Unis).

Maha Elmadi : « Je me sens Tourangelle »

Vous le voyez, tous ces projets humains n’ont pas besoin de la politique pour perdurer mais son action pourrait les aider à se renforcer et se développer. Voilà pourquoi Maha Elmadi appelle de toutes ses forces Tours à prendre contact avec la jeune maire de Marrakech. Même si elle a mis au point des projets avec d’autres villes françaises (Aix-en-Provence, Lille ou St-Jean-d’Angély dans le Poitou) et que Marrakech est officiellement jumelée avec Marseille, Tours est sa ville de coeur : « je me sens Tourangelle ! » dit-elle.

Juste après nous, elle devait recevoir le proviseur du lycée agricole de Fondettes. Pour une future collaboration ? La directrice de la fondation Dar Bellarj a tant d’envies : poursuivre les échanges d’artistes ou monter quelque chose autour de « l’après Charlie », de la tolérance entre les religions : « Dans ma tête, c’est Mahomet qui se moque de ceux qui le caricaturent. Il est au delà de tout ça. On m’a toujours appris que le prophète vivait à côté de chrétiens et de juifs. Sans bagarres. » Ainsi, elle imagine que les femmes au foyer musulmanes qu’elle fait chanter puissent un jour se produire dans la cathédrale St Gatien de Tours qu’elle trouve si belle. Et qu’une chorale catholique vienne en retour chanter à Marrakech. « Quand l’orchestre philarmonique de Lille est venu jouer à la Fondation et que l’appel à la prière a retentit depuis la Mosquée juste à côté, ils se sont arrêtés de jouer spontanément, sans frustration. C’était un moment magnifique » se souvient-elle avec émotion.

Doit-on se priver de joies de ce genre juste parce que le tempo politique ne semble pas bon ?

Olivier COLLET

À lire sur Info Tours

Vous aimez lire Info Tours ?

Alors suivez-nous sur les réseaux sociaux !