Tours

Insectes dans les vergers : étude alarmante d’un chercheur tourangeau sur le réchauffement climatique

Les petites bestioles souffrent fortement des vagues de chaleur.

C’est le résultat de 4 ans de travail, et il est inquiétant pour la biodiversité… L’enseignant chercheur en biologie et écologie de l’Université de Tours Jérôme Casas s’est associé au chargé de recherche du CNRS Sylvain Pincebourde pour publier une grande étude sur les effets de la chaleur pour les insectes ravageurs (pucerons, acariens, chenilles). Parue dans la prestigieuse revue américaine PNAS, elle constitue une alerte supplémentaire sur les conséquences du réchauffement climatique. Les explications de Jérôme Casas :

 

C’est la première fois que vous vous penchez sur ce sujet ?

Non mais c’est la première fois que l’on étudie plusieurs espèces en même temps, ce qu’on appelle des communautés. On a cherché à anticiper l’impact du changement climatique sur elles. La difficulté d’une façon générale c’est qu’il est graduel, sur des dizaines d’années, ce qui rend son étude difficile. En revanche, un changement climatique que l’on constate dès aujourd’hui et auquel les espèces ne sont pas forcément adaptées ce sont les épisodes extrêmes qui augmentent en fréquence et en intensité de type vagues de chaleur mais aussi les incendies, les cyclones… C’est cela que nous avons observé.

Sur quelles espèces avez-vous travaillé ?

Nous nous sommes focalisés sur les pommiers car il y a un enjeu économique à l’échelle de la région et de la France. Historiquement c’est aussi une plante que nous étudions depuis longtemps au laboratoire. Nous avons voulu suivre plusieurs espèces de ravageurs que l’on trouve à la surface des feuilles, notamment deux espèces de pucerons et d’acariens, une punaise, et une chenille minuscule ce qui représente autour de 1 000 individus manipulés.

Comment avez-vous procédé ?

Nous avons recréé des conditions semi-naturelles sous serre en complément d’études en laboratoire pour mesurer la tolérance des insectes à la température et l’effet de ces insectes sur le taux de respiration des feuilles. Nous avons ensuite développé un modèle mathématique biophysique pour simuler une vague de chaleur sur une courte durée (de type canicule, ndlr), pas un réchauffement durable du climat. Même s’il y a eu des années plus chaudes depuis, nous nous sommes basés sur l’année 2012 en récupérant toutes les données météo dans le but de ressortir les températures les plus extrêmes.

Quel bilan faites-vous de ce processus ?

Il est positif pour le cultivateur mais plutôt négatif pour la biodiversité. On a constaté que ces insectes étaient plus ou moins tolérants à la température : les acariens supportent des valeurs élevées contrairement aux pucerons (il y a 8° d’écart, ce qui est important) mais quand on regarde le microclimat de la feuille sur laquelle ils vivent il est très différent. Finalement sous une vague de chaleur, toutes les espèces ont la même sensibilité. Toutes sont particulièrement exposées aux vagues de chaleur et à la limite de leur résistance de température.

Quand une espèce est peu tolérante à la chaleur, concrètement, ça veut dire qu’elle meurt ?

Dans l’absolu oui si elle ne fait rien pour y échapper. On peut imaginer des pucerons qui se laissent tomber au sol pour chercher de la fraîcheur ce qui entraîne par la suite de grosses questions sur leur exposition aux prédateurs, le temps qu’il va leur falloir pour remonter… A terme le risque c’est un effondrement de la population.

Donc à court terme le cultivateur aura moins de dommages d’insectes sur son exploitation mais vous estimez c’est une mauvaise nouvelle pour le monde entier ?

Sur ces feuilles il n’y a pas que les ravageurs. On trouve aussi des insectes bénéfiques comme les coccinelles. Et de façon générale ce n’est pas une bonne nouvelle pour la biodiversité. Si on duplique ces résultats à d’autres plantes (les chênes, les frênes…) on peut imaginer le même système. Cela fait d’ailleurs 2-3 ans que l’on voit des crashs de populations d’insectes à l’échelle mondiale.

Donc selon vous même si on ne les aime pas il faut s’inquiéter du sort des insectes ?

Si on a de la nourriture dans nos assiettes c’est en partie grâce à eux. Il ne faut pas oublier les insectes polinisateurs, les prédateurs d’insectes ravageurs… Toutes ces espèces rendent service à l’homme.

On a parlé du seuil de tolérance maximum de ces insectes à la chaleur, mais sont-ils également capables de s’adapter aux changements climatiques ?

Ils ont une capacité d’acclimatation importante, voire plus importante que les vertébrés. Première raison à cela : la population se renouvelle vite, on peut avoir plusieurs générations d’un seul insecte en une année ce qui entraîne la naissance d’individus plus résistants à ces conditions extrêmes. Certains comportements ont changé, comme leur capacité à chercher des zones refuge plus fraîches mais cela entraîne une concentration des proies et des prédateurs sur certaines zones, ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour la survie des proies, et derrière des prédateurs s’ils n’ont plus de proies. D’autres équipes ont également démontré des évolutions morphologiques : la taille des individus tend à diminuer ou les papillons sont plus clairs.

Votre travail va continuer ?

On voudrait élargir notre échelle en testant la tolérance à la chaleur des insectes qui vivent à 30-40m de hauteur dans les grands chênes en les comparant avec ceux qui vivent plus près du sol. Mais c’est un challenge technique pour réussir à accéder à la canopée de ces arbres. On pourrait aussi tester des vagues de douceur hivernales comme celle que l’on a connu ce mois-ci. Des collègues de Rennes ont commencé à le faire. Normalement les insectes sont en période de repos et s’il fait plus doux cela va épuiser leurs réserves énergétiques. Donc quand ils devront émerger pour la nouvelle saison ils n’auront peut-être plus la force de se reproduire. Et s’il y a une vague de chaleur derrière cela risque d’être vraiment critique. On n’a pas le recul nécessaire pour analyser les effets du changement climatique sur le long terme mais quand on voit que les éléments extrêmes s’enchaînent d’année en année, on constate des changements de court-terme assez dramatiques.

Qu’est-ce qu’on pourrait faire, à part tout pour contenir le réchauffement de la planète ?

Il existe des systèmes de contrôle de l’environnement comme mettre un voile au-dessus des pommiers pour faire de l’ombre et diminuer la température. Mais sorti de ces espaces cela devient difficile d’imaginer des systèmes de protection sur les massifs forestiers.

Propos recueillis par Olivier Collet