Tours

Porte de Loire : les dessous des plans des hôtels Hilton

Le projet du haut de la Rue Nationale de Tours doit commencer à sortir de terre cet automne. On l’a observé en détail alors qu’il suscite toujours des interrogations.

Les grues ne devraient plus tarder à faire leur apparition au cœur de Tours... Un an après la démolition des commerces installés autour de la station Anatole France du tramway, le chantier de construction de deux hôtels, de boutiques « premium » et de logements va débuter. Signe que tout est prêt, la ville, la Set (responsable de l’aménagement du site) et la société Eiffage (qui va se charger des travaux) ont inauguré cet été le nom de ce futur quartier : ne l’appelez plus Haut de la Rue Nationale mais dîtes Porte de Loire. Même l’arrêt du tram va être rebaptisé ainsi le 2 septembre.

Si tout se passe comme prévu par les promoteurs, les hôtels, exploités sous la marque Hilton, devraient accueillir leurs premiers clients en 2019. On sait à quoi ils vont ressembler de l’extérieur : deux bâtiments jumeaux de 4 étages avec, au nord, deux tours de 7 étages comprenant des chambres avec vue sur la Loire. A l’ouest, à côté du Centre de Création Contemporaine, l’hôtel 4 étoiles comportera 100 chambres avec également un restaurant de 200m² et une salle de fitness. A l’est, l’hôtel 3 étoiles sera équipé de 70 chambres (14 par étage). Les réceptions feront face à la Place Anatole France. Les commerces seront eux répartis de part et d’autre des rails du tramway et c’est aussi là que l’on trouvera la nouvelle entrée du Musée du Compagnonnage.

Des chambres aménagées selon les standards Hilton

En mars, la Set et Eiffage indiquaient un chantier à 50 millions d’euros pour deux bâtiments de 10 000m². Une quarantaine d’ouvriers devraient être mobilisés (avec la promesse de ne pas employer de travailleurs détachés et un engagement d’embaucher des travailleurs en insertion, en lien avec le CREPI - des contacts avaient en tout cas été pris en ce sens).

Pas le temps de tout lire ? On vous résume notre enquête ici.

En parallèle, on devrait sous peu assister à la démolition des bâtiments encore debout à l’angle de la Rue Nationale et de la Rue du Commerce (aucune date fixée, il faut signer un accord avec le bar Berthom avant). Des fouilles archéologiques sont prévues à cet endroit avant d’y construire de futurs logements dans un immeuble de 4 étages. Eux aussi doivent voir le jour pour fin 2019. Leurs prix n’ont pas encore été révélés mais il y aurait déjà beaucoup d’acquéreurs intéressés…

Construits en béton, tous ces bâtiments seront recouverts de plaques de pierre calcaire, pour s’accorder avec les autres constructions des environs. Les tours seront-elles équipées d’une « double peau » en verre. Les chambres donneront sur cette grande paroi. Elles n’auront donc pas d’accès direct à l’extérieur. Il ne sera pas possible de respirer l’air de la Loire depuis ces chambres et il faudra se contenter de la clim’.

Des conditions de travail compliquées pour le futur personnel ?

Concernant la surface des pièces, elle sera de 18-19m² pour l’hôtel 3 étoiles côté est et d’environ 25m² côté ouest. De telles surfaces sont dans la norme des établissements de ce type. Trop petit ? « Elles ont été conçues selon les standards Hilton de 2015 » nous précise Eiffage ajoutant que les équipements des chambres et des salles de bain seront aussi calqués sur les standards de l’enseigne : « si nous ne les respectons pas, la franchise ne pourrait s’implanter à Tours. » C’est une autre entreprise, l’aménageur, qui se chargera de cette étape-là.

Nous avons consulté les plans des hôtels avec un bon connaisseur du dossier et de l’urbanisme. Ils sont en accès libre, il suffit de se rendre au service urbanisme de la mairie de Tours. A les observer, plusieurs points interrogent. Par exemple, les salles de bains ne sont pas dessinées. Autre point : les locaux techniques, comme les lingeries des étages… « Les portes s’ouvrent vers l’intérieur. Ça prend de la place et ce ne sera pas pratique pour les employés » prédit notre expert. De même, alors que le local à déchets de l’hôtel 3 étoiles comporte une porte d’entrée et une porte de sortie, celui de l’hôtel 4 étoiles n’est équipé que d’un seul accès. Une faute selon notre interlocuteur, « mais cette remarque n’a pas été relevée par le bureau spécialisé qui a contrôlé le projet » rétorque Eiffage par la voix de Jean-Baptiste Curnier, directeur du développement de l’entreprise dans le Grand-Ouest.

Les cyclistes oubliés ?

Au rez-de-chaussée, il y a bien des locaux prévus pour stationner les vélos mais surtout dans les parties techniques, donc plus pour les employés que les clients. « Des locaux vélos réglementaires sont prévus bien que nous doutions que les clients de Hilton n’arrivent aux hôtels à vélo » confirme Eiffage. Étrange tout de même alors que Tours vient d’inaugurer une Maison du Vélo et que les cyclistes peuvent aussi apprécier un confort supérieur après une journée d’efforts… A force de pression, le Collectif Cycliste 37 avait d’ailleurs fini par obtenir la création d’un local vélo digne de ce nom pour la future auberge de jeunesse de l’Avenue de Grammont. En parallèle, on apprend qu’en 2013 le projet du tramway prévoyait l’installation d’un grand parking vélo à Anatole France. Qui aurait pu servir aux touristes des hôtels. Mais tout ça c’est du passé.

Au sujet des livraisons, « un espace a été prévu par hôtel. Pour l’hôtel Garden Inn (4 étoiles) à proximité de la rampe d’accès en sous-sol. Pour l’hôtel Hampton, à proximité du musée du compagnonnage » nous dit-on. En revanche, rien de spécial pour d’éventuels bus de touristes qui ne pourront donc (théoriquement) pas stationner juste devant les hôtels.

Des voisins ont lancé des recours

Sur le plan environnemental, Eiffage précise que les constructions se feront selon la norme RT2012. Ça ne va pas assez loin selon notre expert : « maintenant quand on fait un immeuble neuf, on demande de limiter la climatisation. On aurait pu imaginer une structure métallique moins énergivore avec un plaquage en pierre dessus. Cela n’aurait pas coûté plus cher. »

Il s’inquiète aussi du vis-à-vis pour les voisins : 4m entre les chambres côté est et les appartements les plus proches : « c’est légal mais le plus souvent on est autour de 8m. Du coup ils auront moins de soleil. Et cela n’est pas compatible avec la charte sur les nouvelles constructions que le maire Serge Babary a fait signer aux entreprises du BTP, dont Eiffage. L’entreprise négocie d’ailleurs avec les riverains pour d’éventuels dédommagements ou aménagements. Des recours ont été déposés et les dossiers sont entre les mains des avocats.

Un projet revu à la baisse

Cette situation est problématique selon Jean-Luc Dutreix, l’adjoint au maire qui a lancé le projet de rénovation du haut de la Rue Nationale lors du dernier mandat de Jean Germain : « à l’origine, on avait prévu de racheter ces appartements et de reloger les habitants pour régler ce problème de visibilité. On aurait pu réaménager avec des bureaux, par exemple. Les personnes qui résident ici sont souvent âgées et auraient sans doute accepté de partir » suppose-t-il. Car au tout début, la mairie de Tours voulait étendre le projet aux autres bâtiments qui donnent directement sur les quais : « on avait obtenu l’autorisation pour qu’ils soient élargis et agrandis. Équipés d’ascenseurs, par exemple. Les travaux auraient été financés par la vente des appartements sur les 2 nouveaux étages » se souvient l’ancien élu.

Jean-Luc Dutreix rêvait aussi que les Tourangeaux puissent accéder à un point de vue sur la Loire depuis les terrasses des hôtels, ou qu’un bar soit aménagé sur le toit, comme cela se fait de plus en plus : « il y avait un certain nombre de possibilités, il aurait fallu réfléchir » « C’est réalisable techniquement », confirme Eiffage. Mais ce n’est pas prévu, « et il faudra probablement faire évoluer les documents d’urbanisme pour que cela soit également possible » ajoute Jean-Baptiste Curnier. D’autres pistes avaient aussi été envisagées comme la destruction de la sacristie à proximité de l’église St Julien (mais le diocèse s’y opposait) ou la transformation du musée du vin en lieu d’accueil, comme un bar jazz, par exemple (aujourd’hui, l’espace voûté en sous-sol est inutilisé et personne ne s’en soucie).

Un Apple Store à Tours ?

Avec l’arrivée de Serge Babary à l’Hôtel de Ville en 2014, le projet a donc été corrigé. Il aurait même pu être abandonné, comme l’a été celui de la tour qui devait accueillir la Cité de la Gastronomie en bord de Loire « avec un restaurant panoramique au sommet » note Jean-Luc Dutreix qui avait un contact avec un grand chef : « ça aurait été un phare pour la ville. » Pour autant, l’homme de gauche ne mésestime pas les ambitions de l’actuelle municipalité sur ce site, « Porte de Loire sera le début d’une reconquête de la ville sur le fleuve. » Il regrette juste les deux ans de retard des travaux : « le dossier était totalement préparé et a été long à se mettre en place. On aurait dû l’inaugurer en ce moment. Mais le maire a perdu du temps en essayant de comprendre si le dossier lui plaisait. »

Finalement, Serge Babary s’est laissé convaincre par le potentiel de ces deux hôtels haut de gamme et les commerces qui iront avec. On parle d’un restaurant dont le chef aurait vocation à devenir un étoilé du guide Michelin. Il est aussi acquis qu’une Grande Epicerie Tourangelle s’installera sur 700m². Le dossier du permis de construire évoque également des contacts avec la marque Apple pour l’installation d’un Apple Store (non confirmée à ce jour)… Au total, une centaine d’emplois pourraient être créés à Porte de Loire.

Les hôtels seront-ils rentables ?

Mais est-ce que ça va marcher ? Les professionnels de l’hôtellerie d’Indre-et-Loire en doutent. Président de l’UMIH37, le syndicat qui les représente, Jean-Marie Gervais souligne que « à Tours, sur l’année, le taux d’occupation des hôtels avoisine les 58%. Or le seuil de rentabilité c’est plutôt 68%. En plus là on va avoir des chaînes. Donc on va finir par tous dormir pareil, comme on mange tous pareil avec la multiplication des McDo. » Cependant, le professionnel reconnait que « un particulier n’aurait pas forcément eu le financement nécessaire pour exploiter ces hôtels. Les banquiers sont plutôt réticents. Tout cela ce sont des choix d’élus, des choix de financiers. »

Une démonstration réfutée par les porteurs actuels du projet qui parient non seulement sur l’arrivée des touristes mais aussi sur la location des chambres par les voyageurs d’affaire venant assister aux congrès organisés en grand nombre à Tours. Jean-Luc Dutreix est sur la même ligne : « Hilton est une marque internationalement connue. Ce qu’on va chercher avec elle, c’est son carnet d’adresses, sa centrale de réservation. Les Américains, qui reviennent à Tours, se baladent avec leur carte d’hôtel. Ils se demandent où ils peuvent aller, voient qu’il y a Hilton à Tours, donc ils réservent. Et puis cela va stimuler la concurrence. La preuve : le propriétaire de l’Hôtel de l’Univers a déjà totalement rénové son établissement. »

Olivier COLLET