Tours

L’élection de Donald Trump vue depuis Tours : « l’heure est grave »

Rencontre avec Blair et Marcia, deux Américaines installées sur les bords de Loire.

Blair a 28 ans, elle est professeur d’anglais à la fac à Tours, vit à Joué et travaille également dans une école d’art. Originaire du New Jersey (près de New-York), elle vit en France depuis bientôt dix ans, y a rencontré son mari, envisageait éventuellement de retourner s’installer outre-Atlantique mais depuis son dernier voyage auprès de sa famille cet automne elle a changé d’avis et pense énormément à sa naturalisation française. Malgré tous ses propos misogynes envers les femmes, Donald Trump – tout juste élu 45ème président des Etats-Unis en déjouant les pronostics des sondages et des médias – a convaincu sa mère, et elle a bien du mal à le comprendre.

Même si sa famille est de tradition républicaine, cette année, c’est pour Hilary Clinton la démocrate que Blair a voté, après avoir hésité avec le fait de donner sa voix à l’un des petits candidats de cette présidentielle. Elle a voulu tenter le vote utile pour faire barrage au milliardaire, cela n’a donc pas suffi. Et ce mercredi matin, après une nuit presque blanche, la jeune femme n’avait pas vraiment le moral : « quand on vit loin on ne sait pas trop comment le prendre, mais là-bas j’ai pu voir que Trump avait bien plus de soutiens que je ne le pensais. »

Depuis 24h en France, on parle du choc de ce résultat, de la surprise… Avec un peu de recul, Blair n’est pas si étonnée : « je pense que maintenant la peur règne aux Etats-Unis et Trump propose une solution rapide et radicale qui peut permettre de faire peut-être face à cette peur. Ses idées plaisent à une population ‘de base’ qui ne cherche pas trop loin. Vu d’ici en Europe ça risque de ne pas nous plaire. Par contre aux Etats-Unis on est vraiment dans l’espoir que ses connaissances en business vont nous aider à sortir de la crise. Peut-être qu’on sera surpris… Mais je n’ai pas trop d’espoir. Le problème c’est que le Sénat et le Congrès sont aussi acquis au Parti Républicain ce qui peut faciliter le passage des lois. »

Cela dit, on a vu que les membres du parti n’étaient pas tous emballés par Trump, il n’est donc pas exclu que le nouveau locataire de la Maison Blanche ait besoin de manœuvrer voire de s’assagir s’il veut être assuré de voir ses réformes votées : « le Congrès ou le Sénat peuvent faire blocage si ses idées sont trop radicales » nous précise bien l’enseignante. Un parlement qui pourrait aussi repasser dans le giron des Démocrates dès les prochaines élections dans deux ans.

Bref, ce qui gêne le plus Blair avec Trump, c’est l’image qu’il renvoie : « ça fait peur. Si un jour on m’avait dit que le président des Etats-Unis serait quelqu’un qui a écrasé les petites gens pour grimper dans la société… Quelqu’un entouré de mensonges et de scandales, ce n’est pas normal pour un président. » Une réputation qui a entraîné une déprime des marchés financiers (sauf en Russie), par exemple. « Le monde est confus » conclut Blair. Un bon moyen de résumer la situation : confus, mais pas forcément complètement abattu. Car Trump a beau être le futur visage du « gendarme du monde », il est loin d’avoir la main sur tout. En revanche, de son style et de ses actes dépendront la réputation des USA. Si elle se dégrade, ce pourrait être durable et ce sera difficile pour ses successeurs de redresser la barre.

Originaire du Connecticut, en France depuis 12 ans et elle aussi dans le monde de l’éducation, Marcia a elle aussi le blues ce mercredi : « j’ai du mal à imaginer Trump qui va savoir jouer à l’échelle internationale. Il est très doué pour parler au public américain, il s’est beaucoup entraîné à la télé. Mais de là à faire pareil à l’international, non. Je me sens comme dans une période de deuil aujourd’hui, je ressens un vide. Je suis un peu débordée par mes émotions. Une grosse partie de mes concitoyens sont racistes et misogynes. Depuis le Brexit, j’ai vu que ce genre de choses pouvait arriver et j’avais une certaine crainte mais je ne veux pas y croire. »

Reste « qu’il faut faire face, accepter ce qui est » ajoute la Tourangelle dont des membres de la famille sont aussi pro-Trump. « il a mis en place un système raciste pour faire en sorte que les blancs conservateurs gardent le pouvoir. Ils sont mis à l’aise. » Bref, il dit tout haut ce que certains pensent tout bas. Mais encore une fois, ne risque-t-il pas d’y avoir un décalage entre les paroles et les actes, quand Trump qui n’a jamais été élu avant sera confronté à la réalité du pouvoir : « le mur entre le Mexique et les Etats-Unis c’est clairement irréalisable mais sur d’autres sujets comme la torture, il peut maintenir un trou noir légal afin de faire persister des situations comme celle de la prison de Guantanamo » explique Marcia : « on voit quand même que le gouvernement peut faire beaucoup de choses vu qu’Obama a fait assassiner des citoyens améicains par drone en dehors du pays. »

Selon la jeune femme, la présidence de Trump va essentiellement se jouer sur les questions économiques et financières et elle craint de gros reculs ou autant cas une absence d’avancées « pour la cause des femmes, les subventions fédérales pour les personnes handicapées, l’éducation, l’égalité d’accès au mariage selon l’orientation sexuelle. » De plus, Trump va avoir la possibilité de nommer le 9ème juge de la Cour Suprème du pays ce qui fera pencher cette institution côté Républicain. Et la Cour Suprème rend des décisions qui influent fortement sur l’histoire du pays, comme sur le mariage homosexuel par exemple. Et comme ses membres sont nommés à vie, la situation peut rester ainsi un bon moment…

« C’est dans les deux premières années d’un mandat que les présidents font le plus de choses car après ils sont trop pris par les futures échéances électorales », conclut Marcia, « et deux ans c’est assez de temps pour faire du mal. L’heure est grave. »

Olivier COLLET / Photo : Gadge Skidmore (Flickr)