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Je suis né un 13 novembre

Un an après, un anniversaire chargé de mémoire.

J’ai vu le jour un 13 novembre, dans un monde qui venait tout juste de vivre la chute du mur de Berlin. Pour moi, cette journée est synonyme de fête, d’attentions chaleureuses, de gâteaux au chocolat avec de la confiture et des bougies dessus… C’est comme ça depuis le premier jour, et ça ne changera pas. Pourtant, depuis un an, quand on me demande ma date d’anniversaire et que je réponds, il m’arrive de sentir une retenue face à moi.

« 13 novembre » : ces mots résonnent différemment aujourd’hui. Depuis qu’un vendredi soir, des gens qui écoutaient du rock au Bataclan ou prenaient du bon temps en terrasse ont été tués ou blessés par des hommes aux motivations irrationnelles. Ce soir-là, moi aussi j’étais à un concert, ici à Tours. C’était la fin de la semaine, j’étais fatigué, je ne me suis pas couché tard. Au moment de me glisser sous la couette, j’ai volontairement ignoré le texto que je venais de recevoir. Et j’ai bien dormi.

Ce SMS, c’était pour me prévenir de ce qui était en train de se passer à Paris. Ayant de nombreuses attaches familiales et amicales en région parisienne, j’aurais pu y être d’ailleurs, afin d’y lever un verre pour mes 26 ans. C’était même un projet assez sérieux, finalement reporté d’une semaine. C’est vrai qu’il faisait anormalement doux ce week-end là malgré un automne déjà bien avancé. Parfait pour passer une soirée dehors. Voilà pourquoi je comprends l’émotion que beaucoup de Français ont ressenti en se disant que la violence fanatique pouvait les frapper par surprise dans un moment joyeux comme on est susceptible d’en vivre chaque semaine.

Depuis le 13 novembre 2015, je me suis surpris à bien regarder où était la sortie de secours lors d’un concert. J’ai pris l’habitude d’ouvrir mon sac avant même qu’on me le demande dans des magasins, à la mairie ou dans des lieux culturels. J’ai l’impression qu’il y a dix fois plus de colis suspects qu’avant dans les transports en commun. J’ai assisté à un exercice de sécurisation de la Place Plumereau par des militaires en pleine matinée. J’ai vu l’autre jour des barrières de sécurité tout autour d’un manège pour enfants. J’ai entendu parler d’annulations de manifestations pour raisons de sécurité. Même la date de la Journée de la Gentillesse a été avancée de dix jours, au 3 novembre.

Oui, notre monde a changé, ou plutôt évolué. Je n’ai pas l’impression que la société se soit fondamentalement transformée. J’ai vécu de profonds moments de bonheur depuis le 13 novembre 2015, certains faisant partie des meilleurs souvenirs de mon existence. Mais je sens bien que ce n’est plus comme avant. La méfiance est la règle, la défiance est omniprésente. Tout ça parait bien brutal.

Et là, je pense aux bébés venus au jour en ce 13 novembre 2015 et qui célèbrent leur premier anniversaire, sans doute avec un sourire rempli d’innocence. Comme pour moi, le début de leur existence est marqué par un événement historique majeur. En 1989, on célébrait l’ouverture d’une brèche dans un mur, laissant entrevoir un avenir plus lumineux. En 2015, une brèche s’est ouverte en France, pays solide mais dont les fondations sont désormais fragilisées.

Olivier COLLET